Editorial

Ouvriers et paysans, une même misère, un même combat

Après la France, l’Allemagne et l’Italie, le mouvement de colère des agriculteurs a gagné la Belgique. Des files de tracteurs ont bloqué les routes ou l’accès des entrepôts de firmes de la grande distribution.
Ils se plaignent avant tout d’avoir des revenus insuffisants, mais aussi de la complexité des procédures administratives et des dernières réglementations de la commission européenne en matière d’environnement. Autre sujet d’inquiétude : les accords de libre-échange avec les pays d’Amérique du Sud, qui vont aggraver la concurrence sur certains produits agricoles.
Il est vrai qu’un grand nombre de petits exploitants peinent à joindre les deux bouts. Ils sont coincés entre les banques, auxquelles ils ont dû emprunter pour acheter leur matériel, et les intermédiaires de la grande distribution, qui leur imposent les prix les plus bas possibles.
Devant l’ampleur du mouvement, les politiciens se sont empressés de faire des concessions. La commission européenne a accepté de postposer les limitations sur l’utilisation de pesticides. Cela ne lui coûte rien, mais les ouvriers agricoles et les familles populaires qui ne peuvent pas se payer du bio, vont pouvoir continuer à s’empoisonner.
La seule concession qui aura un impact financier est le report de l’obligation de mise en jachère de 4% des surfaces agricoles qui a été repoussée. Or, en pratique, elle ne touche quasiment pas les petits producteurs, et seules les grandes exploitations d’agriculture intensive vont en profiter.
Car dans le monde agricole, il y a les petits, qui doivent travailler beaucoup pour gagner peu ; et il y a les gros, qui dirigent des entreprises de production, de transformation ou de distribution. Ceux-là exportent à l’international, participent à la fixation des prix et ce sont eux qui encaissent la majeure partie des subventions de la politique agricole européenne. La sympathie dont le mouvement paysan peut jouir dans la population leur sert de paravent pour avancer leurs propres revendications : réduire les taxes, augmenter les aides d’État et assouplir les réglementations sociales ou écologiques.
Les petits paysans, ceux qui travaillent eux-mêmes leurs champs ou élèvent eux-mêmes leur bétail, ont le sentiment d’avoir un rôle particulier dans la société : « sans agriculture, pas de nourriture » clament-ils à juste titre. Mais sans les routiers qui transportent leurs produits, il n’y en aurait pas non plus. Et que dire des ouvriers qui fabriquent les tracteurs, des maçons qui construisent les entrepôts ou des employés des centres de distribution ? Du champ à l’assiette, il y a une chaîne infinie de travailleuses et de travailleurs qui sont tous tout autant nécessaires au fonctionnement de l’ensemble de la société.
Les uns comme les autres ont en commun d’être, d’une manière ou d’une autre, des victimes de l’appétit de profits des grands capitalistes. Pour les uns, ce sera un patron qui rogne sur les salaires et met la pression sur les cadences. Pour les agriculteurs, c’est un distributeur qui casse les prix. La difficulté de joindre les deux bouts à la fin du mois est leur lot commun.
Les gouvernements, eux, se moquent bien de toute spécificité du monde agricole : ils œuvrent à maintenir la pyramide capitaliste dont le sommet, les patrons et les actionnaires, s’engraisse aux dépens de la base, les millions de familles populaires qui n’ont que leur travail pour vivre.
Tant que cette pyramide ne sera pas ébranlée, l’exploitation pèsera de tout son poids sur les ouvriers, les employés comme sur les paysans. Des luttes, comme celles des paysans aujourd’hui, redonnent parfois un peu d’oxygène, mais tout ce que les patrons ou les gouvernements doivent céder un jour, ils chercheront à le reprendre dès le lendemain.
Aussi sympathique que nous semble la mobilisation des agriculteurs, elle ne remet pas en cause la logique capitaliste. Même les revendications qui sont portées par les plus petits d’entre eux ne visent qu’à en assouplir quelque peu les règles. Dans l’ensemble, ils continuent à s’inscrire dans la loi du marché, alors même que c’est elle qui les pousse dans la misère.
En revanche, une lutte d’ensemble, ouvriers et paysans, pourrait briser cette loi inique, qui permet à une minorité d’oisifs de vivre du travail des autres. Elle permettrait de mettre en place une société juste, collective, sans crises économiques et sans guerres, et dans laquelle plus personne n’aurait à craindre pour son avenir. Le combat des agriculteurs sera peut-être une étincelle pour initier cette lutte d’ensemble dont nous avons tant besoin


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