Une goutte de justice dans un océan d’injustice

Derek Chauvin, le policier qui a étranglé et tué George Floyd l’an dernier, a été reconnu coupable de meurtre. Pour des millions de Noirs américains, ce procès était celui du racisme de la police aux États-Unis. Chaque année, plus de mille personnes, essentiellement des Noirs et des Hispaniques, sont tuées par des policiers. On ne compte plus les cas où les policiers tirent sur des personnes désarmées, ou dans le dos. Pourtant, seulement une infime partie d’entre eux, moins de 2%, doit rendre des comptes à la justice. Quant aux condamnations, quand il y en a, elles se limitent le plus souvent à des blâmes ou des peines symboliques.

Dans le cas de Floyd, le policier est resté neuf minutes avec le genou sur son cou, ignorant ses suppliques, devant des dizaines de témoins dont certains ont filmé la scène. Cela a été une étincelle qui a provoqué des émeutes dans la plupart des grands villes américaines. 

C’est la pression de ce mouvement qui a forcé le procès à aller jusqu’au bout. Chose rare, la direction de la police de la ville s’est désolidarisée de Chauvin, alors que d’habitude la hiérarchie couvre les policiers violents. Jusqu’à Biden, le nouveau président, qui a exprimé son « soulagement » à l’annonce du verdict. Il est d’autant plus soulagé qu’une autre issue aurait probablement provoqué des émeutes raciales dans tout le pays. 

Les Noirs américains sont majoritairement les descendants des esclaves qui ont été arrachés de force et par dizaines de millions à leurs pays d’origine pour travailler dans les plantations de riz, de tabac puis de coton. La fin de l’esclavage en 1865 n’a pas signifié la fin de leur exploitation : d’esclaves dans les champs, ils sont devenus ouvriers dans les usines. Même si une partie d’entre eux a gravi les échelons, la majorité est restée pauvre, cantonnée par un racisme systémique dans les couches inférieures de la société.

Depuis que l’exploitation existe, que ce soit dans l’empire romain esclavagiste, dans l’Europe féodale des seigneurs ou sous le capitalisme, les pauvres ont toujours constitué une classe « dangereuse » pour les couches dominantes : quand la richesse des uns se nourrit de la misère des autres, il est prévisible que la colère éclate un jour… C’est à ça que servent avant tout la justice et la police : maintenir l’ordre social par la force, réprimer le voleur de pommes tout comme les révoltes collectives des pauvres.

Les shérifs qui, hier, faisaient la chasse aux esclaves en fuite ou qui écrasaient leurs révoltes, répriment aujourd’hui leurs descendants avec la même haine, parce qu’ils sont noirs mais surtout parce qu’ils sont pauvres, c’est ce que dit la couleur de leur peau. C’est pour la même raison que les policiers français ou belges ciblent les jeunes dès qu’ils n’ont pas la peau assez blanche. 

Ce racisme de la police reflète le mélange de haine et de peur des riches vis-à-vis des classes pauvres.

En leur temps, les bourgeois du 16ème siècle sont allés chercher des esclaves en Afrique. Le patronat du 20ème siècle est, lui, allé chercher des villageois dans les colonies d’Afrique du nord pour leur faire faire les travaux les plus dangereux. Sans traditions syndicales ni liens en Europe, sans aucune famille et personne sur qui compter, ces travailleurs se trouvaient à la totale merci du patron. Le patronat comptait ainsi créer des divisions entre les travailleurs, appuyé en ce sens par les politiciens qui n’ont eu de cesse de parler du soi-disant « problème » de l’immigration et d’enfoncer le clou de la peur du chômage et de la pression sur les bas salaires. Les luttes collectives des travailleurs pour leurs salaires, pour des droits égaux pour tous, ont en partie permis de contrer ces tentatives.

Quoi qu’il en soit, les travailleurs immigrés en Europe étaient ainsi désignés comme une cible parfaite pour la répression policière, comme les Noirs aux États-Unis.

Il ne peut pas y avoir d’égalité dans une société basée sur une injustice fondamentale, celle de l’exploitation de l’immense partie de la population par une classe parasite de grands bourgeois. Mais en s’enrichissant sur le dos des travailleurs, la bourgeoisie se crée un ennemi redoutable et irréductible, la classe ouvrière. Dans cette lutte de classes, la police n’est que le bras armé de la bourgeoisie qui lui assure sa suprématie en cas de révoltes sociales. C’est pour cette raison que, quoi qu’elles fassent, la police et l’armée de métier bénéficieront toujours de la bienveillance des couches dirigeantes.

La bataille gagnée aux États-Unis ne peut que nous réjouir, elle a été obtenue par la mobilisation populaire, mais les systèmes judiciaire et politique américains n’ont pas changé. Et, tant que durera la société capitaliste, tant qu’il y aura des riches et des pauvres, la police continuera à réprimer les seconds pour protéger les premiers.

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